Sur le pont camarade

Le « modèle chinois » et nous, de Tony Andreani (l’Harmattan 2018)

Le « modèle La Chine menace ou modèle ?

La Chine est devenue, notamment depuis l’arrivée de TRUMP à la tête des USA, le nouveau pays ennemi (devant la Russie et après l’Iran et le Venezuela) dont il faut à tout prix contrecarrer les noirs desseins. Nos médias dominants, jamais en retard pour reproduire et diffuser les théories, analyses, préjugés hostiles, clichés, élaborés depuis les officines de propagande étasunienne (les officines de propagande ne sont pas une spécialité Pékinoise ou Moscovite, les USA excelle aussi, au combien ! dans ce domaine) nous refont, en cette période de crise sanitaire, un nouvel épisode du péril jaune venu de Chine avec le Coronavirus et les masques de protection. L’occasion du « virus chinois » était trop belle pour ne pas dénoncer une nouvelle fois l’offensive sournoise (masquée) de Pékin destinée à supplanter le leadership économique occidental notamment dans le domaine des nouvelles technologies et imposer ses règles et lois au monde dit libre. Le monopole américain actuel représenté par les fameux GAFAM ne leur semblent pas véritablement source de dangers pour notre propre économie et nos libertés. Les USA sont nos alliés faut ‘il le rappeler ?

Mais interrogeons-nous sur le fait que la Chine soit devenue en moins de cinquante ans la deuxième puissance mondiale et qu’elle concurrence maintenant les USA dans le secteur qui était jusque là sa chasse gardée, les technologies du numérique. Comment ce miracle (cauchemar pour certain) a-t-il pu se produire ? En dehors des pistes à la fois partielles et condamnables (la fin justifie les moyens) avancées par nos médias éclairés, aidés par des experts patentés, comme, l’atelier du monde, l’exploitation des travailleurs, un capitalisme sans frein, la dictature, les transferts de technologie opérés par des occidentaux naïfs, il n’existe pas de réponses convaincantes. En effet s’il suffisait de l’association : « Capitalisme ultralibéral + dictature + exploitation des travailleurs + délocalisations depuis les USA ou l’UE » pour se sortir du sous-développement, bon nombre de pays, d Afrique, d’Amérique du sud, d’Asie, toujours plongés dans la misère en seraient sortis depuis longtemps. Ce n’est malheureusement pas le cas. L’Inde, comparable à la Chine (sauf pour la dictature, quoique avec MODI on n’en est pas loin) est resté un pays largement sous développé. La Chine, au sortir de la terrible et destructrice révolution culturelle , même si quelques jalons avaient été placés auparavant, était, à la fins des années 70, un pays largement agricole, faiblement industrialisé avec une population très majoritairement pauvre et rurale, avec un PIB aussi faible que l’Inde, à des années lumières des USA et de l’Europe.

Tony ANDREANI philosophe, sociologue, spécialiste de la Chine avec son livre : Le « modèle chinois » et nous, (Edition l’Harmattan 2018), apporte des réponses éclairantes sur les caractéristiques, les recettes de la puissance économique chinoise qui fait si peur à certain. Rassurez-vous ce livre n’est pas une réédition du petit livre rouge, ni une apologie du Maoïsme ou du Xi Jipingisme. Le mot « modèle » qui peut sembler scandaleux à beaucoup n’y est pas pris dans le sens de système à copier mais comme un ensemble de caractéristiques, de spécificités qui définissent l’économie chinoise et la différencie du modèle ultra libéral occidental.

Aux plans politique et social Tony ANDREANI n’esquive pas la réalité du parti unique, la limitation des libertés, la répression des minorités séparatistes ouigours, tibétains, des contestataires (il réfute cependant le qualificatif de dictature), la corruption, l’accroissement des inégalités, les problèmes environnementaux, la faiblesse de la protection sociale (chômage, lois sur le travail). Non la société chinoise n’est certainement pas un modèle à reproduire et de toute façon elle n’est pas reproduisible. Mais à côté de ces réalités qui constituent de sérieux handicaps et en un temps record, à peine 50 ans, la chine a réussi son développement, son ascension au niveau de deuxième puissance économique mondiale. Inimaginable 30 ans en arrière. Elle a résorbé significativement la pauvreté initiale, une classe moyenne de près de 400 millions d’habitants possède désormais un niveau de vie important. Enseignement, recherche, santé, infrastructures, sont proches des standards les plus élevés. Quels sont les ingrédients de la recette économique chinoise ?

Les réponses apportées par Tony ANDREANI sont surprenantes car méconnues mais en fait méconnues parce que oubliées.

En premier lieu, oui  la Chine à adopté depuis les années 70, pour son économie, le système capitaliste, marché, bourse, productivité et rentabilité du secteur marchand, apparitions de milliardaires. Souvenez-vous du slogan de DENG XIAOPING « enrichissez-vous ! » ou de sa formule : « Qu’importe que le chat soit blanc ou noir pourvu qu’il attrape des souris ». Rien de communiste dans ces messages ! Les dirigeants chinois expliquent cette apparente contradiction avec le projet communiste en citant MARX qui définit l’étape capitaliste comme la base préalable et incontournable du passage au socialisme puis au communisme (le tout est de ne pas y rester définitivement, c’est un sujet sur lequel s’affrontent les différents courants du PCC). D’où l’échec de l’URSS qui a voulu brûler les étapes en ne prolongeant pas la NEP voulue par LENINE et stoppée par STALINE. Tony ANDREANI nous dit, capitalisme certes ! mais capitalisme contrôlé étroitement par l’État. En effet tous les secteurs stratégiques sont entre les mains de l’État au service de la nation. Industries de l’énergie, des transports, de la défense, relèvent du secteur public non marchand. L’éducation, la recherche, la santé relèvent également du secteur public. Autre levier essentiel le crédit, il n’existe pas de banque privé en Chine. Les crédits ne sont accordés que sur des critères d’utilité au développement du pays. Les capitaux privés sont étroitement contrôlés et ne peuvent s’investir à l’étranger qu’avec accord de l’État ou s’investir en Chine (pour les capitaux étrangers) qu’avec l’aval du gouvernement. La valeur de la monnaie est également soustraite aux aléas du marché. Ce sont autant de dispositifs qui font l’objet de critiques acerbes venant des USA accusant l’économie chinoise de ne pas respecter les lois du marché libre et non faussé (lois rédigées par ces même USA pour leurs propres intérêts et souvent faussées par eux, à leur profit exclusif). Enfin et surtout, dernier étage du dispositif, la planification. Hé oui vieille recette qui permet d’anticiper, de prévoir, de se projeter dans le futur en fonction des besoins des enjeux industriels, technologiques, sanitaires, environnementaux et de se donner les moyens, recherche, budget, investissement, pour y répondre. Tony ANDRANI, pour définir cette économie, réfute le terme de Keynésianisme de gauche et préfère celui d’ébauche d’une forme inédite de socialisme de marché. Laissons les économistes trancher.

Tous ces outils de développement maîtrisé, au service des besoins du plus grand nombre, ont été abandonnés depuis longtemps en France sur les autels de la privatisation, de la dérégulation, de la spéculation, de l’Euro, du profit à cours terme, de la liberté de circulation des capitaux. Pourtant ce sont ces outils oubliés, jetés à la poubelle comme le commissariat au plan qui ont permis le redressement de la France après la deuxième guerre mondiale. Le contexte était évidemment différent d’aujourd’hui avec un PCF très fort et un patronat disqualifié par sa collaboration massive avec les nazis. Bien sûr la comparaison avec la Chine, son histoire, s’arrête là.

La chine ne constitue en aucun cas un modèle à copier mais, au plan économique, elle nous rappelle que, rompant ainsi avec les dogmes libéraux, progrès, efficacité peuvent rimer avec État, services publics, nationalisation, planification et intérêt général. Alors modèle ? Certainement pas. Source d’enseignements, peut-être de solutions ? Assurément.

J.F M

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