À l’occasion de la Semaine d’information sur la santé mentale (SISM), les Foulées douces organisées au centre hospitalier de Montfavet rappellent l’importance de la prévention et de la sensibilisation. Mais derrière ce moment sportif et convivial se dessine un enjeu de société majeur : celui de l’accès aux soins, notamment pour les jeunes et les personnes confrontées à la précarité.
La santé mentale de la jeunesse, un enjeu de société
Dans le cadre de la Semaine d’information sur la santé mentale, le Conseil local de santé mentale (CLSM) du centre hospitalier de Montfavet organisait les Foulées douces, une marche et une course pédestre au sein de l’établissement. Un moment festif et sportif, auquel participaient également plusieurs associations partenaires, présentes pour faire connaître leurs actions et sensibiliser le public aux questions de santé mentale.
Cette initiative rappelle une réalité trop souvent reléguée au second plan : la santé mentale est une composante essentielle de la santé, au même titre que la santé physique. Les deux sont étroitement liées et doivent faire l’objet de la même attention.
La jeunesse est particulièrement concernée. Les confinements liés à la crise du Covid-19 ont marqué une génération déjà confrontée à de nombreuses incertitudes. Les conflits armés, l’urgence climatique, les inquiétudes sur l’avenir et des perspectives professionnelles qui se resserrent constituent autant de facteurs susceptibles d’alimenter l’anxiété et le sentiment de ne pas avoir prise sur son avenir.
Ces inquiétudes ne doivent ni être minimisées ni réduites à une fragilité individuelle. Elles s’inscrivent dans un contexte social et économique qui pèse sur les conditions de vie, les perspectives d’émancipation et la confiance dans l’avenir.
C’est aussi à cette lumière que nous devons entendre la mobilisation des lycéens. Lorsqu’une partie de la jeunesse exprime sa désespérance et ses inquiétudes, notre responsabilité collective est d’écouter ce qu’elle nous dit, plutôt que de réprimer les manifestations de son mal-être.
Donner aux jeunes les moyens de construire leur avenir suppose des actes concrets : des établissements scolaires accueillants, des enseignants qualifiés et reconnus, des équipes éducatives soutenues et des infirmeries scolaires disposant de personnels en nombre suffisant pour repérer les difficultés, prévenir les risques et orienter les élèves vers les professionnels compétents.
La prévention commence bien avant l’apparition d’une crise. Elle passe par l’écoute, la confiance, des services publics accessibles et la possibilité, pour chacune et chacun, de trouver sa place dans la société.
Psychiatrie et précarité : un cercle vicieux à briser
La santé mentale et les maladies psychiques sont deux notions distinctes. Chacun peut connaître des périodes de souffrance psychologique sans nécessairement développer un trouble psychiatrique. Mais lorsque les difficultés s’installent, elles peuvent nécessiter un accompagnement adapté, voire des soins spécialisés.
Les enjeux sont considérables. Selon les estimations couramment utilisées en santé publique, une personne sur cinq est concernée par un trouble psychique au cours de sa vie. Une grande partie de ces troubles apparaît dès l’adolescence ou au début de l’âge adulte. La prévention et l’accès précoce aux soins sont donc déterminants.
Pourtant, malgré les annonces faisant de la santé mentale une grande cause nationale, la psychiatrie publique reste confrontée à des difficultés importantes de financement, de recrutement et de capacité d’accueil. Les besoins augmentent alors que les dispositifs de prévention et de prise en charge peinent à répondre à toutes les situations.
En Vaucluse, ces difficultés prennent une dimension particulière face aux situations de grande précarité : pauvreté, absence de logement, isolement social ou ruptures de parcours. Ces conditions de vie peuvent provoquer ou aggraver des souffrances psychiques, qu’il s’agisse de dépression, de troubles anxieux ou d’addictions, et compliquer considérablement l’accès aux soins.
La relation entre précarité et santé mentale fonctionne dans les deux sens. La pauvreté, l’instabilité résidentielle et l’isolement fragilisent la santé psychique. En retour, les troubles psychiques peuvent rendre plus difficile l’accès à l’emploi, au logement et aux droits sociaux, jusqu’à entraîner une exclusion durable.
Les personnes concernées se heurtent alors à de multiples obstacles : difficultés administratives, absence de suivi régulier, manque de structures adaptées ou impossibilité de maintenir un parcours de soins. Les ruptures s’accumulent, les situations se dégradent et l’intervention finit parfois par n’avoir lieu qu’au moment de la crise.
Ce cercle vicieux n’a rien d’inéluctable. Il révèle surtout les limites d’une organisation qui ne donne pas toujours aux professionnels les moyens d’intervenir suffisamment tôt.
Aller vers les personnes plutôt que les laisser sombrer
Des dispositifs existent pour répondre à ces situations, notamment les équipes mobiles psychiatrie-précarité et les lits halte soins santé. Leur objectif est de faciliter l’accès aux soins de personnes souvent éloignées des structures traditionnelles et de leur proposer un accompagnement adapté à leur situation.
Mais ces dispositifs restent confrontés à des tensions de moyens humains, financiers et matériels. Lorsqu’ils sont saturés, les personnes les plus vulnérables risquent de rester sans réponse, alors même que leurs besoins sont particulièrement importants.
Il faut donc renforcer ces structures et développer une démarche d’« aller-vers ». Cela signifie que les professionnels ne doivent pas attendre que les personnes franchissent elles-mêmes la porte d’un établissement de santé. Ils doivent pouvoir aller à leur rencontre, dans la rue, lors des maraudes ou au sein des hébergements d’urgence, pour renouer le dialogue, établir une relation de confiance et construire progressivement un parcours de soins.
Cette approche demande du temps, des moyens et des professionnels formés. Elle est pourtant essentielle pour éviter que l’isolement ne s’aggrave et que des situations qui auraient pu être accompagnées ne basculent dans la crise.
Dans ce contexte, opposer l’accompagnement à la répression constitue une impasse. La réponse aux troubles psychiques et à la grande précarité ne peut se résumer à éloigner les personnes de l’espace public ou à rendre leur situation moins visible. Sans solution de logement, sans accès aux droits et sans prise en charge sanitaire, les difficultés demeurent et risquent même de s’aggraver.
Les politiques publiques doivent au contraire s’attaquer aux causes de l’exclusion, garantir l’accès aux soins et préserver la dignité des personnes. Ajouter de la stigmatisation à la précarité, de l’isolement à la souffrance et des obstacles à des parcours déjà fragiles ne résout rien.
Faire de la santé mentale une véritable priorité publique
Les Foulées douces organisées à Montfavet constituent un temps utile de sensibilisation, de rencontre et de mobilisation. Mais elles nous rappellent également que la santé mentale ne peut reposer uniquement sur l’engagement des associations, des soignants et des travailleurs sociaux.
Elle exige une politique publique ambitieuse, qui articule prévention, éducation, accompagnement social et soins. Elle suppose de donner à la psychiatrie publique les moyens humains et financiers nécessaires pour accueillir, soigner et accompagner, mais aussi pour intervenir en amont des crises.
Prendre soin de la santé mentale, c’est agir pour que les jeunes puissent envisager leur avenir sans être écrasés par l’angoisse, pour que les personnes en difficulté ne soient pas abandonnées à leur isolement et pour que chacun puisse accéder à des soins dignes et adaptés.
La santé mentale n’est pas seulement une affaire individuelle ou médicale. Elle est aussi le reflet de nos conditions de vie et de nos choix collectifs. Une société qui veut prévenir les souffrances psychiques doit se donner les moyens de protéger, d’accompagner et d’émanciper, plutôt que de stigmatiser et d’exclure.